• Affaires de pédophilie en cascade dans l'église catholique

     

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    Ces autres affaires de prêtres accusés d'abus sexuels qui embarrassent le cardinal Philippe Barbarin

    Dans son diocèse de Lyon, l'archevêque a géré avec discrétion plusieurs cas de religieux accusés d'agressions sexuelles, voire condamnés. Sans jamais avoir dénoncé à la justice les hommes mis en cause.

     

    Le cardinal Philippe Barbarin, le 29 novembre 2017, à Lyon.

    Benoît Zagdoun

    France Télévisions

    Mis à jour le 08/01/2019 | 07:00

    publié le 08/01/2019 | 07:00

     

     

     

    Un cardinal au tribunal. Philippe Barbarin va être jugé du lundi 7 au mercredi 9 janvier. L'archevêque de Lyon est accusé de ne pas avoir dénoncé à la justice le prêtre Robert Preynat, alors qu'il était au courant depuis plusieurs années des accusations d'agressions sexuelles portées contre cet homme d'Eglise qui encadrait des jeunes scouts de la banlieue lyonnaise dans les années 1980 et 1990.

     

    Mais cette affaire, devenue emblématique du scandale de pédophilie dans l'Eglise catholique, n'est pas la seule dans laquelle l'attitude du prélat est critiquée. Alors que s'ouvre le procès du primat des Gaules, franceinfo revient sur ces autres dossiers encombrants.

     

    Guy Gérentet, écarté et mis au vert

    Son cas a été jugé juste avant que n'éclate l'affaire Preynat. En février 2016, le tribunal correctionnel de Lyon condamne à deux ans de prison avec sursis le prêtre Guy Gérentet de Saluneaux, 81 ans, pour les agressions sexuelles de huit mineures entre 1989 et 2000, rapporte Le Monde.

     

    Le "père Guy" a été, pendant une trentaine d'années, chargé du catéchisme au sein de la paroisse de la Sainte Trinité, dans le populaire 8e arrondissement de Lyon. Le prêtre, réputé proche des milieux catholiques traditionalistes, est décrit comme un homme autoritaire, jouissant d'une grande autorité morale sur ses paroissiens. Après qu'une jeune fille a dénoncé des faits de "maltraitance", il est écarté de sa paroisse en 2001 et interdit de tout ministère par le cardinal Billé. Mais l'archevêque de Lyon de l'époque ne dénonce pas son prêtre à la justice.

     

    En 2003 puis 2004, une autre victime du "père Guy" se manifeste, cette fois, auprès du cardinal Philippe Barbarin, qui a succédé en 2002 à Louis-Marie Billé, mort prématurément. L'archevêque la reçoit à plusieurs reprises. Il rencontre aussi le prêtre, qui reconnaît l'agression sexuelle, mais assure qu'il s'agissait d'un "cas unique". Le cardinal renouvelle l'interdiction d'exercer décrétée par son prédécesseur.

     

    Il faut attendre 2010 pour que Guy Gérentet soit mis en examen. Le parquet a été mis sur sa piste par le prieur d'une abbaye du sud de la France, qui a recueilli les confidences d'une amie de la victime. Placé en garde à vue, le prêtre reconnaît son "attirance sexuelle pour les enfants". 

     

    Entendu comme témoin par la police, Philippe Barbarin explique avoir confié Guy Gérentet aux soins d'un psychologue – comme le fait souvent l'Eglise en pareil cas. Selon le procès-verbal d'audition consulté par l'AFP, le prélat ne mâche pas ses mots pour condamner les agissements de son prêtre, n'hésitant pas à le qualifier de "type tordu" et de "véritable pervers". Le prélat assure à la policière qui l'interroge avoir conseillé à la victime de porter plainte, "si elle le voulait". Il dit enfin n'avoir pas "su" si Guy Gérentet avait fait d'autres victimes, mais il reconnaît s'en être "douté". Pour autant, il n'avait pas saisi la justice.

     

    En 2012, le prêtre a finalement été renvoyé de l'état clérical et réduit à l'état de laïc, la sanction la plus grave que puisse infliger l'Eglise. Mediapart l'avait rencontré en 2016 dans son village de Montrottier (Rhône), dans les monts du Lyonnais. L'octogénaire portait toujours sa soutane et minimisait ses actes, se souvenant d'avoir eu les "gestes affectueux" d'un "vieux grand-père", tout en se défendant d'avoir "jamais voulu faire du mal à des jeunes".

     

     Philippe de Morand, éloigné en banlieue parisienne

    En janvier 2008, un jeune homme, tout juste majeur, se réfugie chez Philippe de Morand, à une quarantaine de kilomètres de Lyon. L'aumônier des scouts Saint-Louis de Lyon, une branche traditionaliste qui s'est séparée des scouts d'Europe, est à ses yeux son "directeur spirituel", presque son "grand frère", comme il le confie aux auteurs du livre-enquête Eglise, la mécanique du silence (éd. JC Lattès, 2017). Le jeune homme reste dormir et partage la même chambre que le prêtre, dont il est si proche. Pendant la nuit, le religieux l'agresse sexuellement. Le jeune parvient à s'enfuir, profitant du sommeil de son agresseur.

     

    Dès le lendemain, le père de la victime se rend à l'archevêché et prévient le cardinal Barbarin, qui reçoit également le jeune homme et lui conseille de faire une déposition à l'Officialité (le tribunal interne à l'Eglise catholique). Le prêtre lui-même se dénonce à ce tribunal. Mais rien ne se passe. Apprenant que Philippe de Morand continue d'officier plusieurs mois après l'agression, la victime menace l'archevêque de porter plainte contre lui.

     

    L'ultimatum porte ses fruits : en juin, le prélat agit enfin et exfiltre le prêtre, d'abord en pénitence à l'abbaye de Sept-Fons, dans l'Allier, puis dans une paroisse de banlieue parisienne, où le diocèse de Nanterre (Hauts-de-Seine) accepte d'accueillir le religieux. Le prêtre intègre la paroisse Sainte-Geneviève de Nanterre, mais sans y exercer de ministère, et reprend ses études au prestigieux collège des Bernardins, à Paris.

     

    Philippe de Morand est éloigné – comme le fait souvent l'Eglise avec ses prêtres à problèmes – mais la justice reste tenue à l'écart. En juillet, face à l'inaction du diocèse de Lyon, la victime saisit elle-même le procureur. Le prêtre est mis en examen pour viol. Il est jugé et condamné deux ans plus tard, en décembre 2010, à six mois de prison avec sursis pour agression sexuelle. Le religieux reprend toutefois ses activités dans diverses paroisses des Hauts-de-Seine.

     

    En 2016, après que son passé a été mis au jour par Mediapart dans la foulée de l'affaire Preynat, une enquête canonique (interne à l'Eglise catholique) est ordonnée à Lyon. Elle conclut que Philippe de Morand peut rester prêtre, mais "de manière encadrée", précise à franceinfo le diocèse de Nanterre. Le religieux est aujourd'hui vicaire – c’est-à-dire adjoint d’un curé – des paroisses de Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus et de l'Immaculée Conception, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). "Il n’est pas tout seul, insiste le diocèse de Nanterre. Il est sans responsabilité auprès des jeunes" et "les laïcs impliqués dans la vie paroissiale sont au courant de sa situation".

     

    Jean-Marc Desperon, muté à Montauban

    Dans les années 1980, Jean-Marc Desperon est aumônier du collège-lycée Saint-Exupéry, sur la colline lyonnaise de La Croix-Rousse. Les jeunes qui fréquentent avec assiduité son aumônerie l'appellent affectueusement "Jean-Marc". Le prêtre trentenaire, brillant et charismatique, fédère un petit groupe autour de lui, comme le raconte avec force témoignages le livre-enquête Eglise, la mécanique du silence. Mais au début des années 1990, "l'emprise" de ce "gourou" sur les adolescents inquiète des paroissiens, qui le signalent au diocèse. Et en 1994, le diocèse de Lyon l'éloigne de ses ouailles. Le curé est confié au diocèse de Montauban, dans le Tarn-et-Garonne.

     

    L'évêque montalbanais à l'époque des faits, Bernard Housset, assure ne pas avoir été informé du motif réel de la mutation du prêtre. A son arrivée en 1996, on lui avait indiqué que le prêtre avait quitté Lyon, parce qu'il souhaitait "se rapprocher de son père vieillissant pour le soigner", assure-t-il dans un communiqué en 2016.

     

    Ce sont des témoignages d'anciennes victimes présumées qui vont alerter l'évêque. En 2002, selon les informations des auteurs de l'ouvrage Eglise, la mécanique du silence, trois victimes lui écrivent. Leurs trois lettres sont transmises au diocèse de Lyon, dont dépend toujours le prêtre. Bernard Housset se souvient de la première de ces missives : "une lettre d'un adulte". "Il me disait que, durant son séjour à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne), il était sous l'emprise captative de Jean-Marc Desperon, sous prétexte d'un accompagnement humain et spirituel", déclare l'évêque dans son communiqué.

     

    Le courrier évoque des "comportements déplacés de Jean-Marc Desperon à son égard depuis sa majorité". L'évêque conclut à un "abus de personnalités" et juge que ce "comportement n'était pas digne d'un prêtre". "Dans les mois qui ont suivi" la réception de cette lettre, "je me suis rendu compte que plusieurs adultes étaient dans la même situation", poursuit Bernard Housset.

     

    En 2004, l'évêque de Montauban sanctionne son prêtre et l'interdit de tout ministère, imité en 2005 par l'archevêque de Lyon. Le prêtre n'est pas pour autant conduit devant un juge par sa hiérarchie. Seul face à ses vieux démons, Jean-Marc Desperon fait cette année-là une nouvelle victime présumée, un adolescent de 15 ans.

     

    Le père de ce jeune homme a porté plainte. Et en 2016, Jean-Marc Desperon est mis en examen à Montauban pour "agression sexuelle aggravée sur mineur". Au même moment, le diocèse de Lyon finit par sévir, reconduisant Jean-Marc Desperon à l'état laïque. Lorsque Mediapart révèle son histoire, l'ancien aumônier disparaît de son domicile dans la petite commune de Finhan, près de Montauban. On redoute son suicide. Les gendarmes fouillent les environs, sondent le lac du village. Il est retrouvé trois jours plus tard, épuisé et endormi... chez lui. Arrêté, il est toutefois remis en liberté. Son avocat indique à franceinfo que son client doit être jugé en janvier.

     

    Un gendarme enquête sur la disparition d\'un ancien prêtre, Jean-Marc Desperon, accusé d\'agression sexuelle, le 21 avril 2016, à Finhan (Tarn-et-Garonne).Un gendarme enquête sur la disparition d'un ancien prêtre, Jean-Marc Desperon, accusé d'agression sexuelle, le 21 avril 2016, à Finhan (Tarn-et-Garonne). (MAXPPP)

    Jérôme Billioud, mis sur la touche sur le tard

    Alors que l'affaire Preynat vient d'éclater, un nouveau dossier fait à son tour surface, en mars 2016. Pierre, un haut fonctionnaire de 42 ans, affirme dans Le Figaro avoir été agressé sexuellement par l'abbé Jérôme Billioud dans sa jeunesse. La première fois, en 1990, à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), alors qu'il avait 16 ans, la seconde à Lourdes (Hautes-Pyrénées) en 1993. En 2009, Pierre rencontre le cardinal Barbarin et lui confie son secret, relate-t-il. Le prélat, dit-il, lui apprend que Jérôme Billioud est déjà sorti du droit chemin. Pierre porte plainte, mais celle-ci est classée sans suite, car les faits sont prescrits. 

     

    Le prêtre pose effectivement problème depuis de nombreuses années. En 1998, Jérôme Billioud est condamné à un mois de prison avec sursis pour atteinte sexuelle à Roanne (Loire). Une peine assortie d'une injonction de soins. Apprenant cette condamnation, le maire d'Amplepuis (Rhône), où officie le curé, demande le remplacement immédiat du prêtre à l'archidiacre qui administre le Roannais. Il obtient satisfaction. Et c'est le curé d'une paroisse voisine qui le remplace. Son nom : Bernard Preynat, comme le rapporte le livre Grâce à Dieu, c'est prescrit : l'affaire Barbarin (éd. Robert Laffont, 2017). En 2003, Jérôme Bilioud est interpellé à deux reprises à Lyon, à quelques mois d'intervalle, pour exhibitionnisme d'abord, puis pour usage de stupéfiants : du poppers, selon l'ouvrage et Le Figaro.

     

    Pendant toutes ces années, le prêtre continue d'officier dans diverses paroisses de Lyon. En 2015, il succède même à la tête de la prestigieuse paroisse lyonnaise de l'Immaculée Conception à un autre prêtre mis en cause dans une affaire de délit sexuel en 2014 et suspendu de ses fonctions. Eric Pépino a été mis en examen pour atteinte sexuelles, mais il a bénéficié d'un non-lieu, l'adolescent mineur et en fugue contacté sur un site de rencontres pour adultes ayant menti sur son âge.

     

    Depuis 2016, l'abbé Jérôme Billioud a cependant été mis sur la touche. Il est désormais rattaché à la  paroisse de la Rédemption-Saint-Joseph, dans le 6e arrondissement de Lyon. "Officiellement, il n’a aucune mission. Il habite ici. Il est sous ma vigilance, il va visiter des maisons de retraite, il m’aide auprès des personnes âgées", explique à franceinfo François Duthel, curé de la paroisse. Et l’enquête canonique diligentée par le diocèse de Lyon a dédouané le religieux, selon une source de franceinfo au sein du diocèse.

     

    Un message placé sur la porte de l\'église de l\'Immaculée Conception, le 15 mars 2016, à Lyon, indiquant que les messes sont annulées, alors que le curé de la paroisse, Jérôme Billioud, est accusé dans une vieille affaire d\'abus sexuel.Un message placé sur la porte de l'église de l'Immaculée Conception, le 15 mars 2016, à Lyon, indiquant que les messes sont annulées, alors que le curé de la paroisse, Jérôme Billioud, est accusé dans une vieille affaire d'abus sexuel. (JEFF PACHOUD / AFP)

    Bruno Houpert, condamné mais promu

    En mars 2016, alors que le cardinal Barbarin se débat en plein scandale Preynat, Le Parisien dévoile une autre affaire. Bruno Houpert, curé de la paroisse de Sainte-Blandine-du-Fleuve, à Millery, au sud de Lyon, a été condamné pour agressions sexuelles neuf ans plus tôt. En avril 2007, il a écopé de dix-huit mois de prison avec sursis, assortis d'une mise à l'épreuve de trois ans. Les faits se sont produits au foyer Saint-Pierre du séminaire de Rodez, dans l'Aveyron. Les victimes étaient quatre séminaristes âgés de 20 à 30 ans.

     

    Après sa condamnation, Bruno Houpert est resté un temps en paroisse à Rodez, "sous la vigilance des prêtres", explique au Parisien Bernard Quintard, vicaire général du diocèse de Rodez. "Son ministère était réduit", il "n'était pas en contact avec des jeunes" et il "a été suivi par un psychologue".

     

    Un an plus tard, en 2008, le prêtre est transféré à Lyon. Il rejoint d'abord une communauté religieuse, il est ensuite nommé vicaire, puis curé, et enfin doyen, en charge de six paroisses... la même année que Bernard Preynat. "Ce prêtre a toujours suivi les recommandations du juge d’application des peines", plaide également dans La Croix Olivier Ribadeau-Dumas, secrétaire général de la Conférence des évêques de France. "Le diocèse regrette que les efforts de réhabilitation et le chemin parcouru par ce prêtre soient remis en cause par une exposition médiatique injustifiée (...) dans la mesure où son ministère est exercé avec prudence", proteste dans Le Figaro l'entourage du cardinal Barbarin. 

     

    Mais face à la polémique, le diocèse de Lyon a repris l'ensemble du dossier et estimé qu'il n’était plus possible de confier un ministère à ce prêtre. Bruno Houpert a quitté le diocèse et a été de nouveau placé sous la responsabilité de son évêque. Selon les informations de franceinfo, il est aujourd'hui aumônier dans une abbaye de religieuses.

     

    Didier B., condamné mais revenu en paroisse

    En 1992, le prêtre Didier B. a été condamné à six ans de prison, dont deux avec sursis, par le tribunal de grande instance de Villefranche-sur-Saône (Rhône) pour des "agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorité". Les faits ont été commis entre 1988 et 1991. Mais au cours de l'enquête, le curé a avoué avoir fait au total une vingtaine de victimes depuis 1985, selon les révélations de Mediapart, en partenariat avec le magazine "Cash Investigation" de France 2.

     

    Une fois sa peine purgée et après un long séjour chez les Petites sœurs des pauvres à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), il est autorisé à exercer à nouveau en paroisse en 2009. Il retrouve ainsi le Roannais, puis il est nommé prêtre auxiliaire à Vaise, dans le 9e arrondissement de Lyon. 

     

    Il faut attendre les révélations en cascade de l'année 2016, pour que le cardinal Barbarin lui retire tout ministère et signale son cas au Vatican. Selon nos informations, Didier B. est mort en juillet 2017, après avoir fini ses jours dans une maison de retraite avec d'autres religieux, où "Cash Investigation" l'avait rencontré.

     

     

     

    Patrick L., condamné mais réintégré en paroisse

    Le prêtre Patrick L. a été reconnu coupable de détention d'images pédopornographiques et condamné à un an de prison avec sursis en 2003, selon les informations de Mediapart. En 2015, il s'est vu à nouveau confier un poste de prêtre en paroisse à Décines, en banlieue lyonnaise. "Il a participé à des célébrations, il y avait des enfants, mais au vu de tout le monde. Il n’était pas en lien direct avec les enfants", assure l'évêché à Mediapart. Sa condamnation, dit-il à Mediapart, a été "le déclic pour guérir".

     

     

    En 2016, après la médiatisation de son cas, Patrick L. a cependant été écarté. Selon nos informations, il a été prié de retourner dans sa congrégation du Saint-Sacrement et n'a donc plus de ministère.