• Un prêtre pédophile qui échappe à la justice pendant 30 ans

     

     

     

    Photos non datées du père Bernard Preynat collectées par \"Complément d\'enquête\" de France 2 en avril 2016.

    RECIT. "JE L'AI CRU" : COMMENT UN PRÊTRE PÉDOPHILE DU DIOCÈSE DE LYON A ÉCHAPPÉ À LA JUSTICE PENDANT 30 ANS

    Son cas est devenu emblématique du scandale de pédophilieauquel est confrontée l’Eglise catholique de France. Bernard Preynat, un prêtre lyonnais de 72 ans, a été mis en examen pour des abus sexuels qu'il aurait perpétrés sur de jeunes scouts de sa paroisse dans les années 1980-1990. Mais il a fallu la persévérance de ses victimes déclarées, rassemblées au sein de l’association La Parole libérée, pour que le diocèse de Lyon sévisse enfin, alors que les faits reprochés à cet homme auraient été connus depuis longtemps de sa hiérarchie. Y compris du cardinal Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002, qui va être jugé du lundi 7 au mercredi 9 janvier pour non-dénonciation d'agressions sexuelles. Voici l’histoire de ce long combat pour la vérité.

     

     

    Photo non datée du père Bernard Preynat avec des scouts du groupe Saint-Luc, diffusée par \"Complément d\'enquête\" de France 2 en avril 2016.

    Photo non datée du père Bernard Preynat avec des scouts du groupe Saint-Luc, diffusée par "Complément d'enquête" de France 2 en avril 2016. ("COMPLEMENT D'ENQUETE" / FRANCE 2 / BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

    "TU ES MON GRAND GARÇON, C'EST NOTRE SECRET"

    Le "père Bernard" : c’est ainsi que l’appellent affectueusement les paroissiens de l’église Saint-Luc de Sainte-Foy-lès-Lyon, commune huppée de la banlieue lyonnaise, où il officie de 1971 à 1991. Les ouailles chantent les louanges de ce prêtre brillant et dynamique qui encadre les centaines de jeunes scouts de la paroisse. Les activités les samedis et dimanches après-midi, les camps pendant les vacances de printemps et d’été en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Grèce, en Corse… Les badges de bon campeur et de bon cuisinier, que les fières mamans cousent sur les pull-overs de leurs louveteaux… Bernard Preynat fait des miracles à la tête du groupe Saint-Luc qu’il dirige depuis son ordination à l’âge de 26 ans. Le dimanche après la messe, on s’enorgueillit dans ces bonnes familles de l’inviter à déjeuner. Le vicaire est pour beaucoup un ami de la famille. "Un homme charismatique", "admiré par tous", "un gourou à qui tout le monde obéissait", comme le décrivent ses victimes déclarées.

     

    Mais dans l’ombre des salles paroissiales, à l’écart dans son bureau, au fond d’un car ou la nuit sous les tentes des camps scouts, ses "chouchous" d’une dizaine d’années à l'époque disent aujourd'hui avoir découvert un tout autre homme. Plus de trente voire quarante ans après les agressions sexuelles et les viols qu’ils décrivent, ces jeunes garçons sont devenus des hommes, pères de famille et toujours catholiques pratiquants pour la plupart. Sur le site de l’association de victimes La Parole libérée, une vingtaine d’entre eux sortent de leur long silence et livrent des témoignages accablants. Ils racontent avoir refoulé pendant des décennies leurs souvenirs traumatisants, mais affirment n'avoir rien oublié de leurs souffrances : ni "son odeur de cigare froid", la "douceur" de ses paroles, "sa respiration qui devenait de plus en plus forte", ni leur "malaise", leur "tétanie", leur "honte"et enfin leur "déni".

     

    "Il ferme la porte. Il me prend dans ses bras. Il passe sa main dans mon short bleu marine, je ne bouge pas. Il me serre fort, très fort. Il m’embrasse dans le cou, se frotte contre ma jambe", se remémore Alexandre. "J’entends encore son souffle et ses mots réconfortants. Il dit qu’il m’aime. Il respire fort, plus fort et puis plus rien. Je sais que cela va s’arrêter. Cela dure… un certain temps, quelques minutes. Il me dit que c’est notre secret."

     

    "A chaque fois ses gestes étaient de plus en plus oppressants, raconte une autre victime, Cyril, sur le site de La Parole libérée. Il m’embrassait sur la bouche et je sentais le contact de sa langue, il me caressait le bas du dos, l’intérieur des cuisses."

     

    Une de ses mains progressait à l’intérieur de mon short pour en arriver entre mes jambes et à me toucher le sexe, pendant que son autre main me faisait toucher son sexe de la même manière.

     

    Cyril, victime déclarée du père Preynat, à La Parole libérée

    "Il m'a entraîné vers sa tente, qu'il a fermée, il m'a serré contre lui, relate Christian. Je tentais de me dégager mais il me serrait plus fort et il a commencé à me caresser, j'étais complètement tétanisé. Je me demandais ce qui m'arrivait. Puis ces caresses sont devenues plus insistantes, il me prenait les mains pour que je le caresse, il m'a allongé par terre dans sa tente, a baissé mon pyjama et a caressé mon pénis. J'avais peur, j'étais glacé, je ne pouvais plus bouger, il s'est serré contre moi en me disant : 'Tu es mon grand garçon, c'est notre secret, il ne faut pas en parler'. Puis il a enlevé son pantalon et m'a forcé à le caresser en me disant que j'étais son garçon, il a continué ses caresses sur moi, je sentais sa respiration qui s'emballait, il fallait que je fasse de même pour lui jusqu'à ce qu'il atteigne son plaisir." Selon Paul, qui se confie à France 2, les attouchements ont duré neuf ans. Son frère aussi dit avoir été une victime du père Preynat.

     

     

     

     

    Au sein de la troupe, les scouts se taisent. "Le mutisme s’installait entre copains, mon pote Régis ou Jérôme ne me disaient rien, quand on sortait de sa tente, c’était comme ça et idem pour moi", confie Eric. Ils tentent d’échapper au prêtre. "En quatre ans de scoutisme de 1978 à 1982, mon seul souci a été d’éviter 'le père Bernard' en plus d’avoir de bonnes notes à l’école", écrit Eric. Les garçons n’osent pas non plus en parler à leurs familles. "Nos parents le trouvaient génial, chez moi mes sanglots auprès de mon père pour ne pas y aller ont été pris pour des caprices", poursuit Eric. Les scouts grandissent. Le père Preynat en marie certains, baptise leurs enfants, raconte "Complément d’enquête", le magazine de France 2. Aujourd'hui, ils s’interrogent : comment se fait-il que les autres adultes n’aient rien vu, rien su ?